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Les mots ont des os

Partie II · Chapitre 9

Quand il n’y a pas de parents

Plus loin que vous ne le croyez

Avant de parler des langues qui ne sont pas parentes du français, il vaut la peine de voir jusqu’où vont celles qui le sont. Regardez ce tableau :

françaisespagnolpersan (Iran)sanskrit (Inde ancienne)russe
pèrepadrepedarpitṛ—
mèremadremādarmātṛmat'
troistres—tritri
nuitnoche——noch'

Le persan se parle à des milliers de kilomètres de Paris. Et pourtant, son mot pour père a exactement le même squelette que l’espagnol padre : p · d · r. Son mot pour mère aussi : m · d · r. Votre père (p · r) et votre mère (m · r) ont perdu en route la consonne du milieu, que le latin patrem et mātrem avaient encore ; le persan, lui, l’a gardée. Ce n’est ni un hasard ni un emprunt. C’est un héritage : le persan, le sanskrit, le russe, l’espagnol et le français sont des branches du même arbre indo-européen.

Cela veut dire que la méthode de ce manuel ne s’arrête pas à l’espagnol et à l’anglais. Elle va, avec plus d’effort, jusqu’au russe, à l’hindi, au persan. Plus la branche est éloignée, moins il y a de codérivés et plus ils sont usés, mais la carte reste la même.

Le bord de la carte

Maintenant, la vraie question : qu’en est-il du nahuatl, de l’arabe, du japonais, du chinois, du maya ? Aucune de ces langues n’appartient à la famille indo-européenne. Chacune appartient à une autre famille, avec sa propre histoire de plusieurs milliers d’années.

L’endolinguistique appelle macrosystème chacune de ces grandes familles vue comme un système. L’indo-européen est un macrosystème. Le sémitique (celui de l’arabe et de l’hébreu) en est un autre. L’uto-aztèque (celui du nahuatl) en est un autre. Le sino-tibétain (celui du chinois) en est un autre.

Et il y a une règle qui ne se discute pas : on ne mélange pas les macrosystèmes. On ne compare pas un code du français avec un code de l’arabe comme s’ils appartenaient à la même langue, parce que ce n’est pas le cas. Il y a deux raisons.

La première, c’est l’histoire. Entre le français et l’arabe, il n’y a pas de codérivés hérités. Si vous trouvez un mot arabe qui ressemble à un mot français, soit c’est un emprunt (comme sucre ou algèbre, que vous allez croiser dans un instant), soit c’est une coïncidence sans histoire commune : ce que vous appellerez, au chapitre 12, une convergence. De parenté par héritage, il n’y en a pas.

La seconde raison est plus profonde. Au chapitre 3, je vous ai dit que les classes appartiennent à une famille de langues : les régions de la bouche sont les mêmes partout dans le monde, mais la sensation que produit un groupe de sons, et la façon dont les sons se regroupent, peuvent changer d’un macrosystème à l’autre. Quand ce programme de recherche a mesuré si le champ de sens d’un code indo-européen se retrouve aussi dans d’autres familles, cela a coïncidé très rarement : moins d’une fois sur dix. Ce qui se ressemble d’une famille à l’autre est quelque chose de plus élémentaire : les langues organisent le sens avec des motifs de consonnes. La façon de le faire, chaque famille la trouve à sa manière.

Des emprunts qui ont passé le bord

Les mots, pourtant, franchissent le bord de la carte, même quand les langues ne sont pas parentes. Ils voyagent comme emprunts, et le français en est plein.

L’arabe vous en a laissé beaucoup : sucre, alcool, algèbre. Regardez le al- au début des deux derniers : c’est l’article arabe, « le », qui a voyagé collé au nom (al-kuḥl, al-jabr). Et il vous a même laissé un doublet, comme ceux du chapitre 5 : chiffre et zéro viennent tous les deux du même mot arabe, ṣifr, « vide ». Un seul mot est entré deux fois, par deux chemins, et il est devenu deux mots.

Ce sont des emprunts, pas des codérivés. Ils relient le français à l’arabe par une route, pas par un arbre généalogique.

Ce qui voyage : la façon de regarder

Alors, ce manuel ne sert à rien pour ces langues ? Il sert, mais autrement. Ce qui ne voyage pas, ce sont les codes concrets et leurs champs. Ce qui voyage, c’est la façon de regarder : chercher le squelette, se demander ce qui est racine et ce qui est ajouté, soupçonner qu’il y a un ordre derrière une liste de mots, et chercher cet ordre à l’intérieur du système de la nouvelle langue, pas dans le vôtre.

Je vous donne deux exemples.

L’arabe : une langue de squelettes

L’arabe est la meilleure preuve que l’idée de squelette n’est pas une invention de ce manuel. En arabe, beaucoup de mots se construisent à partir d’une racine de trois consonnes, et le sens se module en mettant des voyelles et des ajouts autour. Regardez la racine k-t-b, qui a à voir avec l’écriture :

mot arabece qu’il veut direcomment il se construit
katabail a écritla racine avec les voyelles a-a-a
kātibécrivain, celui qui écritla racine dans le moule de celui qui fait l’action
kitāblivrela racine dans un autre moule
maktabbureau : le lieu où l’on écritma- + la racine : le moule du lieu
maktababibliothèque, librairiele lieu où l’on écrit, avec une autre terminaison

Tous portent k · t · b dans le même ordre. Les voyelles et le ma- du début ne font pas partie de la racine : ce sont des moules, des pièces de grammaire, et chaque moule dit quelque chose (celui qui fait, le lieu où l’on fait). Qui apprend l’arabe apprend vite à voir les trois consonnes en dessous, et chaque nouvelle racine lui ouvre toute une famille de mots.

La racine arabe k-t-b et cinq mots qui la portent k · t · b katabail a écrit kātibécrivain kitāblivre maktabbureau maktababibliothèque
Une racine arabe de trois consonnes et cinq de ses mots. Les voyelles et le ma- sont des moules de grammaire.

C’est pour cela que l’arabe et l’hébreu s’écrivent surtout avec des consonnes, comme vous l’avez vu au chapitre 2. Pour qui parle la langue, c’est le squelette qui porte le sens, et la grammaire met les voyelles.

Est-ce que cela veut dire que k · t · b a quelque chose à voir avec un mot français qui aurait ces consonnes ? Non. L’arabe est un autre macrosystème. Ce que vous rapportez de l’arabe, ce n’est pas un code, mais la confirmation que regarder l’os marche là aussi, avec les os de ce système.

Le nahuatl : ce qui vous est arrivé par l’espagnol

Le nahuatl n’est parent ni du français ni de l’espagnol. Mais il vit à côté de l’espagnol depuis cinq cents ans, et, par l’espagnol, il vous a laissé un cadeau dans la cuisine. Regardez :

nahuatlespagnolfrançais
tomatltomatetomate
chocolātlchocolatechocolat
koyoo-tl (forme nahua reconstruite)coyotecoyote

Ce sont des emprunts, et ils ont fait un double voyage : du nahuatl vers l’espagnol, puis de l’espagnol vers le français. Regardez la fin des mots. Les mots nahuatl finissent en -tl ; les mots espagnols finissent en -te. Ce n’est pas un hasard : -tl est une terminaison très fréquente des noms en nahuatl, et l’espagnol, qui n’a pas ce son à la fin des mots, l’a toujours adaptée de la même façon. C’est une règle d’emprunt : une correspondance, comme celles du chapitre 6, mais entre des langues qui ne sont pas parentes. Le français a ensuite pris les mots espagnols et les a adaptés une fois de plus : il garde -te dans tomate et coyote, et réduit la fin à un -t dans chocolat — un t qui, d’ailleurs, ne se prononce même plus.

Si un jour vous étudiez le nahuatl, sachez que ce -tl ne fait pas partie de la racine : c’est un ajout, un peu comme le -s du pluriel (qu’en français on écrit sans le prononcer). Toma-, chocolā- sont ce qui reste quand on le retire. Et à partir de là, ce que vous avez à apprendre, ce sont les structures du nahuatl, depuis l’intérieur du nahuatl.

Apprendre un système de l’intérieur

Quand il n’y a pas de codérivés pour vous servir d’ancre, le travail change de forme. Il ne s’agit plus de reconnaître vos mots avec un autre accent. Il s’agit d’apprendre comment pense le système : comment il construit ses mots, quelles parties sont racine et lesquelles sont moule, quels sons il regroupe, quelles distinctions comptent pour lui. En arabe, les racines de trois consonnes et les moules. En chinois, le ton, qui fait partie du mot (vous le verrez au prochain chapitre). En nahuatl, les terminaisons et l’habitude d’assembler des racines pour faire de longs mots.

Ces structures se découvrent, elles aussi, en étudiant les codes de ce système : ses squelettes, ses racines, ses répétitions. Mais elles se découvrent à l’intérieur de lui.

Et voici une question qui n’a pas de réponse facile, et que je vous laisse ouverte. Quand un francophone étudie comment « pense » une langue d’un autre macrosystème, comment sait-il qu’il découvre quelque chose de cette langue, et qu’il ne projette pas sur elle sa propre façon de penser ? Déchiffrer la pensée d’un autre peuple et y plaquer la sienne se ressemblent beaucoup trop. La seule chose qui aide, c’est l’humilité : demander à ceux qui parlent cette langue depuis l’enfance, confronter, et ne pas confondre ce qui vous semble vrai avec ce qui est.

Dans la troisième partie, nous laissons un moment le squelette pour aller vers la chair : les voyelles, le rythme, le ton, tout ce que la voix dit en plus des consonnes.