Partie II · Chapitre 7
Cartes de poche
Ce chapitre ne se lit pas d’une traite. C’est une boîte à outils : une petite carte pour chacune des langues que vous aurez sans doute envie d’apprendre. Allez directement à celle qui vous sert, et revenez quand vous en commencez une autre.
Chaque carte a quatre parties : à quelle distance cette langue se trouve du français, les règles qui rapportent le plus, un piège et un conseil de prononciation.
À quelle distance est chaque langue ?
Avant les cartes, un chiffre qui vous aide à mesurer ce qui vous attend. Les linguistes ont rassemblé, pour beaucoup de langues, la façon de dire environ 170 concepts de base : des choses comme main, eau, dormir, rouge, nuit. Ce sont des mots que toutes les langues ont et qui s’empruntent peu. Avec cette liste, on peut mesurer quel pourcentage de ces mots de base sont des codérivés entre deux langues : le même mot hérité, avec un autre accent.
Voici les chiffres pour le français, calculés sur une base de données d’experts appelée IE-CoR :
Voir sous forme de tableau
| langue | vocabulaire de base partagé avec le français par héritage |
|---|---|
| italien | 78 % |
| catalan | 77 % |
| espagnol | 71 % |
| portugais | 71 % |
| roumain | 58 % |
| allemand | 25 % |
| russe | 21 % |
| anglais | 20 % |
Bien lire ce tableau vous évite des frustrations. Avec l’italien ou l’espagnol, sept à huit mots de base sur dix sont à vous, avec un autre accent : votre travail, c’est d’apprendre les règles de l’accent. Avec l’anglais, un sur cinq seulement. Est-ce que l’anglais est perdu d’avance ? Non. Cela veut dire deux choses.
La première : dans le vocabulaire de base de l’anglais, vous aurez davantage à mémoriser, et la loi de Grimm vous sert pour ce cinquième qui est un vrai héritage commun. La seconde : ce tableau ne mesure que les mots de base hérités. Il ne compte pas les milliers de mots que l’anglais a pris au français après 1066, ni ceux qu’il a pris au latin, ceux-là mêmes que vous avez vus au chapitre 5. Grâce à cette couche française, l’anglais est bien plus proche de vous que ce 20 %.
Carte de l’anglais
Distance : lointain dans le vocabulaire de base (20 %), très proche dans le vocabulaire savant et dans tout ce qu’il a pris au français.
Règles qui rapportent le plus :
- La loi de Grimm (chapitre 6), pour le fond germanique : p→f (père/father, poisson/fish), d→t (dent/tooth, dix/ten), k→h (cœur/heart, corne/horn), t→th (trois/three). C’est elle qui vous ouvre le vocabulaire de base.
- Le chapeau qui cache un s. Beaucoup de mots français ont perdu un s que l’anglais, lui, a gardé, et le français marque souvent cette perte d’un accent circonflexe : forêt/forest, hôpital/hospital, bête/beast, fête/feast, côte/coast, île/isle. Le é- du début marque parfois la même perte : école/school, état/state. Quand vous voyez un circonflexe, essayez de remettre un s après la voyelle.
- Les bêtes et les viandes (chapitre 5). Après 1066, les bêtes restent anglaises à la ferme et deviennent françaises à table : cow/beef (bœuf), pig/pork (porc), sheep/mutton (mouton), calf/veal (veau). Vos mots de tous les jours sont les mots chics de l’anglais.
- Cherchez le latin derrière votre mot hérité. Si fils ne vous mène nulle part en anglais, essayez son jumeau savant, filial : l’anglais a filial, lui aussi. Si fer ne vous mène nulle part, pensez à l’anglais ferrous, « qui contient du fer ».
Piège : les faux amis du type 1, des parents qui ont changé de métier : actually (en fait, pas actuellement), library (bibliothèque, pas librairie), eventually (finalement, pas éventuellement), sensible (raisonnable, pas sensible), deception (tromperie, pas déception), demand (exiger, pas demander). Et ceux du type 2, qui ne sont même pas parents : fire ne vient pas de feu, ni have d’avoir, ni day de jour. Un dernier piège, plus discret : isle vient bien du français île, mais island n’est pas de la même famille ; son s a été ajouté par imitation.
Prononciation : l’anglais écrit beaucoup de lettres qui ne se prononcent pas (know, knight, walk), et il change beaucoup d’un pays à l’autre. Choisissez un accent de référence — américain ou britannique — et tirez vos squelettes de cet accent. En britannique, beaucoup de r finaux ne se prononcent pas : mother a pour squelette m · th. Et quatre choses qui n’existent pas chez vous : le th, le h qui se prononce vraiment (house, hair), la différence entre voyelles longues et brèves (sheep, ship), et un rythme qui écrase les syllabes sans accent (vous le verrez au chapitre 10).
Carte de l’espagnol
Distance : très proche (71 %).
Règles qui rapportent le plus :
- Votre f est son h muet : fils/hijo, fer/hierro, faire/hacer, farine/harina, fil/hilo, feuille/hoja.
- Vos cl, pl, fl sont son ll : clé/llave, pluie/lluvia, flamme/llama, plein/lleno.
- Votre it est son ch quand il vient du ct latin : nuit/noche, huit/ocho, lait/leche.
- Votre é- est son es- : école/escuela, état/estado, étoile/estrella.
- Des terminaisons régulières : -tion devient -ción (nation/nación), -té devient -dad (université/universidad).
Piège : embarazada ne veut pas dire embarrassée, mais enceinte — et pourtant c’est bien un parent de votre embarrassé, qui a changé de métier. En revanche, deux mots qui piègent les anglophones sont pour vous de vrais amis : actual veut dire actuel, et librería, librairie. Un faux ami dépend toujours de la paire.
Prononciation : cinq voyelles pures, toujours prononcées de la même façon, et pas de voyelles nasales : son se dit sonne, avec le n bien réveillé. Le j se dit comme un h fort, fait au fond de la gorge. Le rr est roulé. Le b et le v se prononcent pareil. Le h est muet, comme chez vous. Et l’accent tonique tombe le plus souvent sur l’avant-dernière syllabe, pas sur la dernière comme en français.
Carte de l’italien
Distance : le plus proche de tous (78 %).
Règles qui rapportent le plus :
- Le f est là des deux côtés : faire/fare, fils/figlio, farine/farina.
- Vos cl, pl, fl sont ses chi, pi, fi : clé/chiave, plein/pieno, flamme/fiamma.
- Votre it est son tt quand il vient du ct latin : nuit/notte, huit/otto, lait/latte.
- Consonnes doubles. L’italien prononce doubles beaucoup de consonnes (notte, latte, fiamma). Pour le squelette, comptez chaque consonne double une seule fois.
Piège : burro, en italien, c’est le beurre (en espagnol, c’est l’âne). Caldo veut dire chaud (et voici de nouveau la boussole du chapitre 4 : le même code que l’anglais cold, Χ·Λ·Θ, du côté du chaud). Salire, c’est monter, pas salir.
Prononciation : l’italien a des voyelles claires et un rythme proche du vôtre. Ce qui est nouveau, ce sont les consonnes doubles, qu’on tient un instant de plus : pala (pelle) n’est pas palla (balle). Entraînez-les dès le début.
Carte de l’allemand
Distance : lointain depuis le français (25 %), mais très proche depuis l’anglais (56 % du vocabulaire de base partagé). Si vous savez déjà un peu d’anglais, servez-vous-en comme pont.
Règles qui rapportent le plus :
- Depuis le français, la loi de Grimm, comme avec l’anglais : père/Vater, poisson/Fisch, plein/voll, trois/drei, chien/Hund.
- Depuis l’anglais, la seconde mutation (chapitre 6) : ten/zehn, two/zwei, water/Wasser, heart/Herz, tongue/Zunge, apple/Apfel, pepper/Pfeffer, make/machen, book/Buch, bread/Brot.
- Le v allemand se dit f : Vater se dit fâter. Et le w se dit v : Wasser se dit vasser. Le h, lui, se prononce. Tirez le squelette du son.
Piège : Gift, en allemand, c’est le poison, pas le cadeau (et pourtant c’est bien un parent de l’anglais gift). Rat, c’est le conseil, pas le rat.
Prononciation : l’allemand a le ch doux de ich et le ch rugueux de Buch, des voyelles avec tréma (ü, ö, ä) — bonne nouvelle : le ü sonne comme votre u, et le ö comme votre eu — et une façon très nette de séparer les mots. C’est une langue qu’on comprend mieux en la lisant à voix haute qu’en la lisant en silence.
Carte du portugais
Distance : proche depuis le français (71 %), mais très proche depuis l’espagnol (84 %). Si vous savez déjà un peu d’espagnol, passez par lui.
Règles qui rapportent le plus :
- Le f est là des deux côtés : faire/fazer, fils/filho, fer/ferro, farine/farinha.
- Vos cl, pl, fl sont son ch : clé/chave, pluie/chuva, flamme/chama, plein/cheio. Et ce ch se prononce comme le vôtre.
- Le ct latin donne it, comme chez vous : nuit/noite, huit/oito, lait/leite.
Piège : puxar ressemble à l’espagnol empujar (« pousser »), mais en portugais il veut dire tirer. Les deux viennent du latin pulsare, « pousser » : des parents qui ont fini avec des sens opposés.
Prononciation : le plus difficile, en portugais, n’est pas de le comprendre à l’écrit, c’est de l’entendre. Il a des voyelles nasales (canção, chanson ; mão, main) : celles-là, vous les avez déjà, et c’est un vrai avantage sur les hispanophones. Il a aussi des voyelles ouvertes et fermées qui distinguent des mots (avó, grand-mère ; avô, grand-père). Pour commencer, un accent du nord-est du Brésil ou du nord du Portugal vous sera plus proche que celui de Rio ou de Lisbonne, parce qu’on y prononce les voyelles plus entières.