Aller au texte
Les mots ont des os

Partie II · Chapitre 8

La méthode, pas à pas

Pourquoi la mémoire aime les liens

Revenez à la scène du début du manuel : la liste de vocabulaire anglais que vous avez oubliée le lendemain. Ce n’est pas que vous ayez une mauvaise mémoire. C’est que la mémoire humaine n’est pas faite pour garder des faits isolés. Elle est faite pour garder des relations.

La psychologie de la mémoire étudie cela depuis plus d’un siècle, et ses résultats concordent. Trois d’entre eux vous concernent :

  1. Ce qui se relie reste. Ce que vous traitez en profondeur — ce que vous reliez à quelque chose que vous savez déjà — se retient bien mieux que ce que vous répétez dans le vide. Les psychologues parlent de traitement profond.
  2. Ce que vous produisez reste mieux que ce que vous lisez. Si vous trouvez vous-même une réponse, même en devinant, vous la retenez mieux que si on vous la donne toute faite. On l’appelle l’effet de génération.
  3. Ce que vous révisez en espaçant reste mieux que ce que vous révisez d’un coup. Travailler dix minutes pendant cinq jours marche mieux que cinquante minutes en une seule soirée. On l’appelle l’effet d’espacement.

Le travail avec les codes se sert des trois à la fois. Quand vous découvrez que foot est pied grâce à la loi de Grimm, vous ne lisez pas une information : vous la produisez à partir de quelque chose que vous saviez déjà. Et la règle que vous avez utilisée (p→f) vous sert ensuite pour poisson/fish, père/father, plein/full. Chaque mot nouveau arrive relié à un mot ancien et à une règle. Il n’arrive plus seul.

L’idée centrale de ce chapitre tient en une phrase : la vitesse ne vient pas d’apprendre chaque mot plus vite, mais d’arrêter de les apprendre un par un.

Six mouvements

Voici six techniques. Je vous les donne comme des outils, pas comme un dogme. Chacune vient avec son avertissement, parce qu’une méthode qui n’énumère que ses qualités ment.

1. Commencez par ce que vous savez presque

Ne commencez pas par les mille mots les plus fréquents de la nouvelle langue. Commencez par les codérivés : les mots que vous savez presque sans le savoir. Tirez-en le squelette et posez-les à côté de leur jumeau en français, que ce jumeau soit un mot de tous les jours ou un mot savant.

Avertissement : c’est ici que guettent les faux amis. Le terrain fertile et le terrain miné sont le même champ. Utilisez le test du chapitre 5.

2. Apprenez des échelles, pas des marches

Ne mémorisez pas foot = pied. Mémorisez la correspondance p→f et laissez-la vous ouvrir la porte de fish/poisson, father/père, full/plein. Une règle, beaucoup de mots.

Avertissement : les correspondances ont des exceptions. Si vous les traitez comme absolues, vous allez inventer des mots qui n’existent pas. Servez-vous-en pour parier, puis vérifiez.

3. Accrochez les voyelles au squelette

Quand vous apprenez un mot nouveau, fixez d’abord ses consonnes, qui sont la partie stable, puis ajustez les voyelles. Se souvenir d’une charpente et y accrocher les voyelles est plus facile que se souvenir d’une suite entière de lettres.

Avertissement : dans certaines langues, les voyelles font un travail de grammaire. En allemand, singen, sang, gesungen (chanter, chanta, chanté) ont le même squelette et seules les voyelles changent, exactement comme l’anglais sing, sang, sung. Si vous ignorez les voyelles, vous perdez le temps du verbe.

4. Laissez l’usage décider

Quand un mot pourrait vouloir dire deux choses, ne décidez pas vous-même. Cherchez-le dans des phrases réelles : chansons, séries sous-titrées, informations. Le code vous dit où regarder ; l’usage vous dit ce qu’il y a.

Avertissement : c’est la technique la plus difficile et la plus importante. Sans elle, le jeu devient de la devinette.

5. Doutez une seconde

Avant de ranger un lien dans votre mémoire, demandez-vous : est-ce une vraie parenté, ou un écho de hasard ? Une seconde de doute volontaire.

Avertissement : cela freine l’enthousiasme, et l’enthousiasme est une bonne chose. Mais sans ce frein, l’enthousiasme vous fait ranger des erreurs très convaincantes.

6. Revenez à la règle quelques jours plus tard

Revenez à la même correspondance dans des contextes nouveaux : aujourd’hui avec trois mots, dans trois jours avec trois autres, dans une semaine avec d’autres encore. Ainsi, la règle devient structure et non truc d’un jour.

Avertissement : c’est ennuyeux. Cela va contre le plaisir du « ah, j’ai compris ! ». Faites-le quand même.

Des points d’accès cachés

Il existe une ressource que presque personne n’utilise et qui peut vous épargner beaucoup de travail. Parfois, un mot de la nouvelle langue ne ressemble à aucun de vos mots de tous les jours, et pourtant il est un codérivé d’un mot à vous : un mot que vous dites sans cesse mais qui s’est déguisé, parce qu’il a perdu une lettre ou qu’un son y a changé selon une règle. Ou bien un mot que vous utilisez moins : un mot savant, ancien, technique. Ce mot est un point d’accès : un crochet que vous avez déjà dans la tête.

Vers l’anglais, le fond germanique se déguise de deux façons. La loi de Grimm a changé ses consonnes, et le français, de son côté, a perdu des s que l’anglais a gardés — l’accent circonflexe en garde la trace :

mot anglaisvotre point d’accèsce qui vous fait passer
fatherpèreGrimm : p→f
footpiedGrimm : p→f
threetroisGrimm : t→th
toothdentGrimm : d→t
heartcœurGrimm : k→h
horncorneGrimm : k→h
hound (chien de chasse)chien, et le mot savant canin, qui garde le kGrimm : k→h
kneegenouGrimm : g→k (le k de knee ne se prononce plus)
beastbêtele circonflexe cache un s
forestforêtle circonflexe cache un s
coastcôtele circonflexe cache un s

Vers l’espagnol, la règle la plus rentable est celle du h muet : là où l’espagnol a un h qui ne se prononce pas, vous avez souvent un f bien vivant.

mot espagnolvotre point d’accèsce qui vous fait passer
hijofilsf→h
hacerfairef→h
harinafarinef→h
hilofilf→h
hojafeuillef→h
llaveclécl→ll
nochenuitct→ch

Les phrases-ponts

Une phrase-pont, c’est votre propre langue pliée vers l’autre. On prend des mots réels de votre langue, parfois moins courants, choisis pour que la phrase s’aligne presque mot à mot sur la langue que vous apprenez. Ce n’est pas la façon la plus naturelle de le dire, mais cela vous permet de passer dans l’autre langue par le chemin le plus court.

On travaille sur trois lignes : la phrase dans la nouvelle langue, la phrase-pont et la phrase naturelle. Deux exemples avec l’espagnol :

Vous avez vu ce qui se passe ? La phrase-pont utilise des tournures et des mots que vous avez mais que vous employez peu (par la nuit, antique pour une maison), et avec eux l’espagnol devient transparent. Hijo et fils, leche et lait, noche et nuit : ce sont des codérivés, vous les avez vus sur la carte de l’espagnol, au chapitre 7. Familia, habita, antigua, vous les reconnaissez sans aide. La phrase-pont ne vous apprend pas seulement des mots : elle vous apprend à bouger avec le rythme et l’ordre de l’autre langue.

Un programme d’une semaine

Vingt minutes par jour. Pas plus. Ce qui compte, c’est la régularité, pas l’héroïsme.

jource que vous faites
lundiVous choisissez une règle sur la carte de votre langue (chapitre 7) et vous cherchez dix mots qui la suivent. Vous les écrivez avec leur squelette.
mardiConversion : vous cachez la colonne de la nouvelle langue et vous essayez de produire chaque mot à partir du français, avec la règle. Puis vous vérifiez.
mercrediÉcoute : vous cherchez les dix mots en audio (un dictionnaire en ligne, une chanson, une vidéo) et vous les répétez à voix haute.
jeudiUsage : vous retrouvez au moins trois des dix dans des phrases réelles. Vous notez la phrase.
vendrediPhrase-pont : vous en construisez une ou deux avec les mots de la semaine.
samediRepos. Vraiment.
dimancheTest sans échafaudage : voyez la section suivante.

La semaine suivante, vous choisissez une autre règle, mais le mardi et le jeudi vous revenez aussi à trois mots de la semaine précédente. Ainsi, la révision est espacée sans que vous ayez à y penser.

Ça marche, ou je me sens juste bien ?

C’est une vraie question, et il faut vous la poser. Sentir qu’une langue a un ordre est très motivant, et la motivation aide à apprendre. Mais elle peut aussi vous tromper : vous pouvez avoir l’impression d’avancer sans avancer.

Il existe une façon simple de faire la différence. Elle s’appelle retirer l’échafaudage. Le dimanche, sans regarder vos notes et sans penser à la règle, essayez de dire ou d’écrire les mots de la semaine dans la nouvelle langue, à partir du français. S’ils viennent, il y a eu un vrai apprentissage : la structure est restée alors que vous avez retiré l’appui. S’ils ne viennent pas, ce qu’il y avait, c’était de la suggestion : l’impression de comprendre, sans la capacité de s’en servir.

Notez combien de mots vous viennent chaque dimanche. Si vous avez fait le défi du chapitre 7, vous avez déjà un premier nombre pour comparer. Ce nombre est à vous, et il est plus honnête que n’importe quelle promesse de ce manuel.

Ce que cette méthode n’est pas

Elle ne remplace pas la pratique. Le travail avec les codes n’est pas en guerre contre l’enseignement traditionnel. Il vous faut aussi de la mémoire, de la répétition, parler avec des gens, vous tromper à voix haute. Le code vous donne une structure où accrocher tout cela ; il ne fait pas le travail à votre place.

Elle ne vous oblige pas à connaître l’histoire. Pour parler une langue, il suffit de jouer à l’apprendre. Vous n’avez pas besoin de savoir ce qu’est le proto-indo-européen ni comment s’appelle chaque loi. Il y a des élèves qui veulent parler, pas savoir, et c’est tout à fait légitime. Prenez dans ce manuel la quantité d’histoire qui vous sert, et pas un gramme de plus. La profondeur est un luxe pour qui la veut et un poids pour qui ne la veut pas. La méthode est au service de celui ou celle qui apprend, pas l’inverse.

Elle ne marche pas pareil avec toutes les langues. Elle marche d’autant mieux que la langue est proche parente de la vôtre. Avec l’espagnol ou l’italien, c’est presque un raccourci ; avec l’anglais, c’est une aide sérieuse pour une partie du vocabulaire de base, et bien davantage grâce à sa couche française. Et avec les langues qui ne sont pas parentes du français ? C’est le sujet du prochain chapitre.